C. R. Acad. Sci. Paris, Sciences de la terre et des planètes, 1998. 326, 709-716


Mouvements verticaux quaternaires dans le Languedoc méditerranéen oriental et leurs conséquences sur l'hydrogéologie karstique


Quaternary vertical displacements in Eastern Languedoc (France) and their effects on karstic hydrogeology


Jean-Yves JOSNIN, François ARTHAUD, Claude DROGUE
Equipe Hydrogéologie, UMR 5569 Géofluides Bassins Eau. Case courrier 059, Université Montpellier II. 34095 MONTPELLIER Cedex 5.


Résumé:
La tectonique quaternaire est mal caractérisée dans le Languedoc oriental parce que les déformations y sont faibles. Aussi, ce problème a été abordé à partir d'une approche géomorphologique. Des mouvements verticaux quaternaires sont mis en évidence à partir de la répartition des zones d'alluvionnement et de reprises d'érosion dans le cas du Gardon. Ils ont une influence sur la structure des réservoirs karstiques et semblent découper le Languedoc méditerranéen en différents secteurs dynamiques associés à d'anciens accidents.


Abstract:
The Quaternary tectonic is poorly characterized in Eastern Languedoc because of the small scale of deformations. We propose a geomorphologic approach based on the distribution of alluvial deposits zones and zones under erosional processes in the Gardon river basin. We show edvidence of Quaternary vertical movements which are probably associated with the division of the mediterranean Languedoc region into several different dynamic units defined by reactivated older faults. These movements have an influence on the structure and water flow of karstic reservoirs.


Mots clés: Quaternaire, surfaces d'aplanissement, mouvements verticaux, hydrogéologie karstique, Languedoc, France.
Keywords: Quaternary, planation surfaces, vertical movements, karstic hydrogeology, Languedoc, France.


I - Introduction
La tectonique quaternaire est mal caractérisée dans le Languedoc compris entre l'Hérault et le Rhône (figure 1) car cette région, à la différence des Pyrénées et des Alpes, ne montre ni sismicité, ni failles clairement interprétables (Grellet et al., 1993).
Les seules déformations récentes analysables sont des mouvements verticaux mis en évidence par le morcellement et la dénivellation depuis le Miocène moyen de surfaces d'aplanissement d'âge oligocène supérieur à quaternaire. Mais on ne connaît pas, dans ces mouvements, la part qui doit être attribuée à l'évolution thermique du Massif Central (Granet et al., 1995), à l'eustatisme ou à la tectonique (Tesson et Allen, 1995).
Après la compression pyrénéenne à l'Eocène (Arthaud et Laurent, 1995), la région a subi une distension au Stampien suivie d'une évolution en marge passive à l'Aquitanien (Arthaud et al., 1980-1981; Burrus et al., 1987). Ces différentes structures sont recoupées par des surfaces d'aplanissement que la compression alpine (néogène) affecte à peine dans la partie orientale (Blès et al., 1989).
Au Quaternaire, une compression nord-sud a été décrite dans les Pyrénées (Philip et al., 1992), en Provence (Ritz, 1991; Combes et al., 1993; Maddedu et al., 1996) et dans la partie ouest du Languedoc (Birot et al., 1968).
En Languedoc central, seules de rares études apportent des informations sur des structures tectoniques post-extension locales (Ambert 1989; Bishop et Bousquet, 1989).
Cependant il est nécessaire de mieux connaître ces mouvements récents car ils ont une influence évidente sur le comportement hydraulique non seulement des eaux de surface mais aussi des réservoirs fracturés profonds.
C'est pourquoi nous proposons ici un exemple de quantification des mouvements verticaux plioquaternaires à partir de la répartition des zones alluviales et des reprises d'érosion le long des profils de rivières du bassin versant du Gardon (1950 km2, figure 2). L'incidence de ces mouvements verticaux sur la structure des réservoirs fracturés est démontrée à partir de l'exemple de deux systèmes karstiques.


II - Présentation générale
Le Languedoc est divisé en trois unités morphostructurales (figure 1). Ces unités sont séparées par la faille des Cévennes et la faille de Nîmes.
- La zone cévenole (figure 1) présente un relief jeune (pentes supérieures à 100%) dû à une reprise de l'érosion de la bordure du Massif Central. Les restes d'une surface d'aplanissement (d'altitude comprise entre 450 et 600 m) peuvent être identifiés dans la partie orientale de cette zone sur le bassin de Mialet (figure 2).
- La zone des garrigues (figure 1) montre un relief compris entre 100 et 300 m d'altitude en moyenne. Dans le secteur étudié, cette zone présente une seule surface d'aplanissement (entre 200 et 300 m d'altitude, figure 2), d'âge miocène (Fabre, 1984). Elle est entaillée par des gorges résultant de phénomènes de surimposition. L'entaillement de cette surface est d'âge messinien dans les gorges de la Veyre (figure 2) (Ambert, communication personnelle, 1997) et probablement de même âge dans les autres gorges.
- La zone de la Camargue (figure 1) présente un exemple de déformation tectonique d'âge pléistocène supérieur (Barrière et al., 1973). L'altitude moyenne de cette plaine littorale est inférieure à 50 m.


VI - Discussion et conclusion
Les déformations quaternaires décrites mettent en évidence des mouvements verticaux de quelques mètres d'amplitude. Sauf dans le cas de la faille N135, ils ne sont visibles qu'aux intersections entre les failles et le réseau hydrographique secondaire. Ceci traduit des mouvements holocènes peu importants. En effet, l'absence des ruptures de pente sur le réseau hydrographique principal implique qu'elles sont régularisées (érosion / dépôt), soit parce qu'elles sont anté-holocènes, soit parce qu'elles sont très faibles.
Cependant, les reprises d'érosion post-Würm rencontrées dans la zone cévenole sont également présentes dans la zone des garrigues et dans tout le Languedoc à l'exception des zones côtières. Cette persistance de reprises d'érosion pendant la transgression flandrienne (12000 - 4500 B.P.) ne peut s'expliquer que par une surrection d'ensemble de la région concernée. Il existe donc des mouvements verticaux post-Würm dans l'ensemble du Languedoc malgré l'absence de sismicité.
Le mouvement pléistocène supérieur de la faille N135 conduit à une vitesse de déplacement vertical de l'ordre de 1 mm.an-1. Si l'on considère cette vitesse comme une vitesse moyenne, le décalage relatif de plus de 50 m qui affecte la surface d'aplanissement des garrigues de part et d'autre de cette faille a pu s'effectuer en 60000 ans c'est-à-dire depuis le Würm ancien. La faille N135 ayant la géométrie d'une faille normale, cela implique l'existence d'une contrainte extensive actuelle d'orientation NE-SW. Cette contrainte ne peut pas être accompagnée d'une compression NW-SE, car alors les failles N030 qui bordent l'accident N135 auraient un jeu inverse incompatible avec la présence de mouvements verticaux sur les failles N005 à N060 qui recoupent l'Ourne. Il existe donc dans la zone des garrigues un tenseur dont la contrainte extensive NE-SW n'est pas compatible avec les déplacements sénestres-inverses observés sur la faille de Nîmes dans la vallée du Rhône. Ceci peut s'expliquer si l'on considère que le Languedoc est divisé, du point de vue géodynamique, en plusieurs secteurs régionaux distincts. En effet, le Languedoc est découpé par des accidents profonds qui délimitent des blocs à l'intérieur des trois unités structurales languedociennes. Au cours de chacune des phases tectoniques décrites dans le Languedoc depuis la fin de l'orogenèse hercynienne ces blocs ont eu des comportements différents et indépendants qui perdurent très probablement pendant la période plio-quaternaire. On remarquera par ailleurs que tous les jeux quaternaires décrits ici ne sont que des réactivations de failles préexistantes.
Afin d'obtenir un schéma général des mouvements post-miocènes, nous étendons actuellement notre étude des déformations récentes à l'ensemble du Languedoc.
Enfin, les mouvements quaternaires ont sur l'hydrogéologie karstique des conséquences que nous tentons en ce moment d'évaluer de manière plus précise à partir d'une comparaison entre circulations actuelles et circulations fossiles dans trois cas (les deux cas décrits dans ces pages et un cas dans le bassin versant de l'Hérault). Sans préjuger des futurs résultats, la mise en parallèle des études de mouvements verticaux et de l'évolution des circulations des réservoirs fracturés, en particulier karstiques, semble s'imposer dans le Languedoc. Elle devrait permettre une meilleure compréhension des systèmes karstiques dans cette région où ils représentent la principale réserve en eaux souterraines.


 



Figure 4. Le Gardon entre la confluence des Gardons d'Anduze et d'Alès (A) et l'entrée des Gorges (B).
Figure 4a. Profil en long du Gardon. 1) fond actuel (trait noir); 2) base des alluvions (trait gris); 3) lignes horizontales (tirets); 4) sondages (triangles noirs)/ sondages projetés (triangles blancs).
Figure 4b. Schéma synthétique sans échelle du flanc nord-est de l'anticlinal de Lédignan. 1) escarpement de ligne de faille; 2) faille N135; 3) lit majeur du Gardon; Ci) Crétacé inférieur; g) Oligocène.
Figure 4c. 1) épaisseur des alluvions; 2) réseau hydrographique; 3) failles; 4) reliques des surfaces d'aplanissement; 5) sondages; 6) encaissement; 7) ligne de crête (surface d'aplanissement); 8) facettes triangulaires.


(4) Gardon River between the confluence of Ales Gardon river and Anduze Gardon river (A) and the entrance of the gorges (B).
(4a) Gardon river profile. 1) present profile (black line); 2) bedrock (grey line); 3) horizontal lines (dashed lines); 4) drillings (black triangles)/ projection of drillings (white triangles).
(4b) synthetic scheme without scale of the north-east side of the Ledignan anticline.
1) fault scarp line; 2) N135 fault; 3) Gardon river bed; Ci) early Cretaceous; g) Oligocene.
(4c) 1) alluvium thickness; 2) drainage pattern; 3) faults; 4)- planation surfaces relicts; 5) drillings; 6) entrenchment; 7) crest line (planation surface); 8) triangular faces.

 

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