extrait de : C. R. Acad. Sci. Paris, 2000, Série IIa, t.331, n°11, p. 733-740.

Indices tectoniques et microtectoniques d'une compression Nord-Sud, datée d'environ 80 000 ans dans le Languedoc méditerranéen (Gard, France).
Tectonic and microtectonic evidences for a N-S compression around 80 000 years BP. in the Mediterranean Languedoc (Southern France).



Jean-Yves JOSNIN a, François ARTHAUD b, Philippe LAURENT c.
a - Laboratoire magma et volcans, Département des sciences de la Terre, 5, rue Kessler, 63038 Clermont -Ferrand.
b - Unité Mixte de Recherches 5569 "Hydrosciences", Université Montpellier II-34095 Montpellier Cedex 5;
c - Unité Mixte de Recherches 5568 "Tectonophysique", Université Montpellier II-34095 Montpellier Cedex 5.


Résumé: Dans le NE du Languedoc, un escarpement de ligne de faille E-W de 10 km de long décale d'environ 100 m une surface d'aplanissement d'âge quaternaire ancien. Près de cet escarpement, 3 stations microtectoniques indiquent une compression N-S. Sur une des failles la calcite syncinématique a donné un âge U-Th de 83,4 ± 0,3 ma. La géomorphologie locale indique un déplacement vertical syn- à post- glaciaire sur l'escarpement et des petites failles en compression.
Mots clés: Languedoc / failles / compression / quaternaire périglaciaire.

Abstract
: In the Northeastern Languedoc, a fault-line scarp runs E-W on about 10 km with an offset of about 100 m of an earlier quaternary planation surface. Nearby this scarp , 3 sites of microtectonic observations show evidence of a N-S compressive tectonics. At the surface of one of these microfaults, syncinematic calcite furnished an U/Th age of 83,4 ± 0.3 ma. Local geomorphology indicates that both scarp and microfaults were doing during the latest glacial period.
Key-words: Languedoc / faults / compression / periglacial / quaternary.

1. Introduction
Situé entre les Pyrénées orientales et la Provence, et appartenant à la même unité structurale, le Languedoc Méditerranéen se remarque par la rareté des indices de déformation quaternaire et par la quasi-absence de sismicité historique ou instrumentale, alors que les régions voisines montrent une activité sismotectonique importante et des exemples de tectonique plio-quaternaire [4, 8]. On sait pourtant que depuis 1 Ma environ, le Languedoc est le siège de déplacements verticaux, soit de longueur d'onde régionale et d'amplitude plurihectométrique (par exemple la remontée du Sud du Massif Central et l'ennoyage des plaines cotières), soit de mouvements différentiels de blocs limités par des escarpements, le plus souvent associés à des failles antérieures [5]. Dans le Languedoc, ces mouvements verticaux sont repérés par les changements d'altitude d'une Surface d'Aplanissement d'âge Fini-Tertiaire (SAFT), datée entre la fin du Pliocène et les épisodes froids (Riss et/ou Würm) et par les perturbations qu'ils provoquent dans le réseau hydrographique régional. Bien qu'on ait donc la preuve d'une activité tectonique dans le Languedoc pendant le Quaternaire [1,2], on ne sait cependant rien, ni sur le (ou les) régime(s) tectonique(s), ni sur la nature et le sens de déplacement des failles durant cette période. On ne peut non plus rien extrapoler des données à l'Est de la faille de Nîmes et à l'Ouest de la faille des Cévennes car ces données ne forment pas un ensemble homogène dont on pourrait déduire un système cohérent de contraintes tectoniques (fig. 1).
Dans ces conditions, la découverte de failles métriques à décamétriques:
-(i) présentant des indices de sens de déplacements qui permettent de reconstituer le régime tectonique et l'orientation des contraintes principales,
- (ii) calées chronologiquement par rapport aux différents éléments morphologiques utilisés comme jalons de l'histoire quaternaire locale,
- (iii) datées de 84 ± 3 ma de façon fiable, en un point, par la méthode U/Th, et du début du Würm par des arguments géomorphologiques,
représente une avancée importante dans l'étude de la tectonique d'âge quaternaire encore mal connue dans une région située à la charnière entre les Pyrénées et la Provence.
De telles failles ont été reconnues, dans le NE du Languedoc, en trois sites alignés le long d'un escarpement de ligne de faille E-W à regard sud, décalant verticalement la SAFT (localisation fig. 1), sur une distance E-W d'environ 10 km.

6. Discussion et conclusion
Les observations tectoniques et géomorphologiques présentées ici, constituent des données nouvelles concernant la néotectonique jusqu'à présent mal documentée dans le Languedoc. Compte-tenu de leur importance potentielle, il convient de préciser dans quelle mesure elle pourraient être intégrées dans une étude régionale.
Concernant l'âge, celui-ci est déterminé par une analyse radiométrique excellente mais unique, donc non décisive, et par l'observation que les structures microtectoniques affectent des roches préalablement gélifractées et sont antérieures à la reprise post-würm de la karstification. En toute rigueur l'âge de la tectonique est dans la période Riss-Würm (300 ma à 10 ma). Le fait que dans tout le Languedoc de nombreux travertins indiquant une modification des niveaux de base locaux sont datés de la même période, renforce l'hypothèse que la réactivation de la faille majeure serait également du début du Würm. La fracturation de karsts datés ailleurs dans le Languedoc du Pléistocène moyen-supérieur est aussi un argument pour limiter l'intervalle au Würm. Ainsi, la détermination de l'âge repose sur un faisceau d'arguments dont aucun n'est à lui seul décisif, mais qui convergent vers la solution hautement probable d'un âge würmien.
Concernant la direction de la compression, celle-ci est déduite d'observations microtectoniques cohérentes, et le résultat des traitements peut difficilement être mis en doute. Cependant, il convient d'être prudent avant d'extrapoler ce résultat à une échelle régionale. En effet les stations sont situées à proximité d'une grande faille qui a elle-même été réactivée. Or on sait que dans ces conditions, les trajectoires de contraintes sont perturbées et la contrainte majeure tend à être perpendiculaire à la faille. L'observation d'une compression N-S à proximité d'une faille E-W ne permet donc pas de déduire la direction régionale de la compression qui pourrait être orientée dans un secteur NW à NE.

Concernant la grandeur du rejet de la faille, il est déduit du décalage d'une surface d'aplanissement d'extension régionale, d'âge initial oligocène et refaçonnée au début du Quaternaire. Le décalage vertical d'environ 80 m observé ne correspond donc au rejet vertical de la faille que si cette dernière ne coïncide pas avec un hypothétique paléorelief anté-quaternaire. On considère donc que le décalage tectonique est compris entre deux limites: 80 m en l'absence de paléorelief, et 20 m (différence d'altitude entre le débouché des vallons en U et la base des dépôts holocènes). Les ordres de grandeur des déplacements (0,2 à 1 mm/an) sont cohérents avec ceux obtenus par l'études des terrasses alluviales dans la même région [5].

Malgré ces imprécisions, notre étude présente montre tout d'abord qu'il est possible d'obtenir des résultats concrets, même dans les zones à déformation faible comme c'est le cas ici où les déplacements sont du même ordre de grandeur que les taux de sédimentation et d'ablation. Ceci a été rendu possible par une nouvelle méthode qui consiste à étudier la déformation néotectonique des remplissages épikarstiques, les microdéplacements des blocs gélifractés, et l'analyse des macles tectoniques de la calcite [6]. Des recherches de terrain sont en cours qui montrent que ce type d'analyse donne des résultats positifs, par exemple dans plusieurs sites près de la faille des Cévennes et dans la région de Montpellier (pour l'instant cinq affleurements de remplissages karstiques à éléments gélifractés tectonisés montrent l'existence d'une compression quaternaire NW-SE à N-S). Il ne parait pas douteux que lorsque un nombre suffisant de stations microtectoniques seront observées et traitées, quand la compilation des déplacements récents sur failles, entreprise sur les principaux bassins versants, sera terminée, on pourra reconstituer avec plus de précision l'évolution des contraintes et de la néotectonique régionales.


Figure 4. : Carte et coupe géomorphologiques des environs du site B.
Geomorphological map and section of the B site area.

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