MIETTON M., CARFANTAN J.-C. et al. : Transformations des hydrosystèmes liées aux grands barrages en Afrique sahélienne et soudanienne. Gestion des aménagements et interactions société-nature. Scénarios de gestion des eaux et modèles de développement dans le contexte de l'après barrage dans le delta du fleuve Sénégal. In "Système écologiques et action de l'homme", Actes du séminaire de Carry le Rouet, 1997, CNRS, Programme Environnement, Vie et Sociétés, 1998, pp 209-219
Les enjeux de l'aprés-barrage différent en rive
mauritanienne et en rive sénégalaise. Les milieux
modifiés par la construction du barrage de Diama ne sont
pas les mêmes: le bas-delta mauritanien se présente
comme un réseau de cuvettes aujourd'hui asséchées,
enserré par l'Erg du Trarza au Nord et par un cordon dunaire
littoral à l'Ouest mais la partie aval de ce bas delta
fonctionne encore comme un estuaire envahi par les eaux marines.
Le delta sénégalais est beaucoup plus uniforme,
coupé de cette influence marine.
Les ethnies concernées par ces projets différent
ainsi que les choix d'aménagement. Les impacts des travaux
hydrauliques sont plus anciens et plus marqués, de nature
plus diverse, y compris sanitaire, en rive sénégalaise
où l'occupation du sol est dense. Les scénarios
de développement y sont difficiles à établir
de façon réaliste tandis qu'ils demeurent davantage
du domaine du possible en rive mauritanienne.
Nous aborderons donc notre analyse par le biais d'un diagnostic
des modifications récentes du milieu sur chacune des deux
rives puis d'une analyse en partie prospective des scénarios
de gestion de l'eau et des modèles de développement
associés à chacun de ces scénarios.
1 - Modifications récentes de l'hydrosystème deltaique: le diagnostic.
1.1 - Le delta dans les années 60
Dans les années soixante, le delta était alternativement inondé par les eaux salées marines et par les eaux douces de la crue. Cette alternance favorisait le développement de mangroves dans la zone estuarienne, de pâturages de qualité dans les zones inondables bénéfiques pour les pasteurs. Les conditions étaient idéales aussi pour la reproduction des poissons et la nidification des oiseaux.
La diversité des activités pratiquces alors par les populations locales témoignait bien des fortes potentialités de ce milieu. Ces activités étaient conduites selon des règles précises de partage des ressources et d'appropriation de l'espace; un même espace pouvant faire l'objet de plusieurs exploitations successives par des usagers différents. Ainsi en était il par exemple en Mauritanie pour trois grands groupes de populations: les populations Taghrédient de la dune de Ziré et leur activité de pèche en cuvette; les Maures Tengha récemment sédentarisés, dont l'élevage et le petit commerce constituaient la principale source de revenus, tandis que les Wolofs de N'Diago vivaient plutôt de maraîchage dunaire pratiqué en complémentarité d'une péche côtière. Une autre activité importante était le tissage de nattes en Sporobolus robusus, activité pratiquée par l'ensemble des femmes du bas-delta mauritanien.
1.2 - Les transformations depuis la construction du barrage de Diama
Dans les années quatre-vingt, la construction du barrage antisel de Diarna a modifié le fonctionnement du système deltaïque, particulièrement en rive droite où la construction de la digue - précédemment réalisée en rive gauche - a coupé la plaine de son alimentation par les eaux douces de la crue. Différentes contraintes hydriques, sanitaires et socio - économiques, jouant en interrelation plus ou moins évidentes, ont pu être diagnostiquées
1.2.1 - Les contraintes hydriques
Peu de lâchers importants ont été effectués sur le barrage de Diama entre 1985 et 1994 et en l'absence de dilution, les eaux de l'estuaire mauritanien ont pu devenir hypersalines. Plus généralement, les anciennes cuvettes inondables ont eu tendance a évoluer en sebkhas tandis que la végétation a quasiment disparu. Toutefois, le rôle des facteurs préalables - la péjoration climatique depuis le milieu des années soixante jusqu'au milieu des années quatre - vingt ainsi que l'assèchement lié à la construction des routes-digues dès la fin des années cinquante - ne doit pas être sous-estimé.
C'est en renforçant possibilités d'irrigation que la réalisahon du barrage de Diama a entraîné une élévation générale du niveau de la nappe phréatique de l'ordre de 1 m, comme nous avons pu le constater en reprenant le suivi du réseau piézométrique USAID et en comparant nos données à celles acquises dix ans auparavant. Les profils transversaux au fleuve montrent un gradient négatif du fleuve vers la nappe sur une distance de 4 à 5 km, avec une pente très faible (0,3 à 0,4 m/km). Ailleurs, le toit de la nappe est à peu près plan (pas d'écoulement de la nappe parallèlement au fleuve). Il se situe en moyenne à la cote 1,3 m, soit souvent à moins de 1 m de profondeur
.La salinité de l'eau de la nappe phréatique est en règle générale celle de l'eau de mer (3 %). Cette nappe constitue un aquitard cloisonné qui emprisonne l'eau de mer fossile des transgressions inchirienne et nouakchottienne. La perméabilité de l'ensemble des dépôts quaternaires est très faible (dépôts inchiriens et nouakchottiens: 3,5 10'4 cm/s; sables ogoliens: 'À cm/s). L'adoucissement lié aux apports de la retenue à la nappe est sensible parallèlement au fleuve sur une largeur d'environ 1,5 km mais l'eau reste saumâtre (salinité 0,3 à 0, 6 %). L'eau est également saumâtre à proximité des défluents, des canaux d'irrigation ainsi que dans les sables ogoliens des toundous. En revanche, elle est sursalée lorsque le niveau piézométrique se trouve à très faible profondeur (cuvettes où naissent des dômes de sel).
Au total, les données acquises 10 ans après la construction du barrage de Diama montrent qu'il est illusoire d'espérer un adoucissement significatif de la nappe même à long terme. Au contraire, le relèvement de la surface piézométrique facilite l'évaporation et par conséquent la salinisation des sols. Les remèdes sont à trouver dans le cadre de scénarios de développement dignes de ce nom.
1.2.2 - Les risques sanitaires
L'objectif de l'approche "santé" dans ce programme de recherche est de mettre, à travers quelques indicateurs marquants, en perspective les données médicales et biologiques avec les conditions environnementales (l.s.). n s'agit de dégager les facteurs de risque amont d'un certain nombre de maladies incriminées et les aborder en tant que problème de santé publique avant qu'il ne soit nécessaire de les traiter en tant que problème médical.
Les études d'impact sanitaire n'avaient initialement été envisagées qu'à propos de deux endémies majeures liées à l'eau: le paludisme et la bilharziose urinaire, toutes deux présentes dans la vallée du fleuve Sénégal antérieurement aux barrages soit de manière très localisée, soit de façon hypoendémique, tout du moins pour la basse vallée et surtout le delta. Or si la transmission du paludisme n'a pas subi de grands bouleversements, la principale répercussion sanitaire est venue avec l'apparition puis l'explosion sous forme épidémique de la bilharziose intestinale, maladie habituellement cantonnée au sud du 12e parallèle. Ceci est dû aux exigences écologiques de l'hôte intermédiaire, un mollusque du genre Biomphallaria qui ne résiste pas à des périodes de dessication prolongée ni à une importante variation des conditions physico-chimiques de l'eau. La modification des conditions écologiques suite à la mise en eau des grands barrages a permis l'installation de cette maladie en offrant à l'hôte intermédiaire les conditions propices à son développement.
En outre l'apparition, l'épidémisation puis la
diffusion de cette pathologie ne s'est pas faite au hasard de
l'ensemble de la zone d'influence des grands barrages dans la
vallée du fleuve Sénégal, mais bien sur un
site qui portait en lui tous les germes de cet événement
sanitaire, la ville de Richard-Toll en tête du delta sur
la rive sénégalaise. Ville de plantation de carme
à sucre depuis 1971, Richard-Toll a drainé une population
importante qui s'est fixée sur le site, passant de 3 000
habitants en 1965 à 50 000 en 1995. Les infrastructures
d'assainissement n'ont pas suivi la même croissance, restant
encore aujourd'hui limitées en ce qui concerne la capacité
d'approvisionnement en eau potable à 12 000 habitants.
La venue annuelle de coupeurs de canne pour la saison de coupe,
en provenance de l'ensemble du pays et notamment de la zone d'endémicité
de cette pathologie, a permis l'importation du parasite qui s'est
exprimé dès que l'hôte intermédiaire
a pu se développer. Fortes densités de population,
présence de canaux profonds et permanents destinés
à la culture irriguée de la canne à sucre,
lacunes en matière d'assainissement sont donc les facteurs
qui ont pu s'exprimer avec la modification des conditions hydrologiques
du delta et ce dès 1988, créant le lit de l'épidémie
de bilharziose intestinale, aujourd'hui la plus importante en
Afrique au sud du Sahara.
La bilharziose intestinale diffuse le long des deux principaux
défluents en rive sénégalaise, le Gorom et
le Lampsar, et apparaît sous forme de foyers secondaires
dans les espaces caractérisés par de fortes densités
de population humaine et des périmètres irrigués
par des canaux profonds (la zone du périmètre de
Mboundoum Barrage, l'axe du Lampsar de Ross Bethio à Diagambal).
En revanche, la bordure du fleuve lui-même est épargnée
(densités humaines réduites, périmètres
irrigués moins importants et récents, eau courante),
hormis à proximité même du barrage de Diarna
où l'eau est caractérisée par un courant
trés faible et où de nombreux travailleurs du chantier
du barrage se sont installés.
Il y a donc une géographie des espaces à risques
sanitaires. D'une manière générale, on peut
affirmer que ce sont en priorité les espaces anciennement
aménagés qui ont été les premières
victimes de cette épidémie en raison des environnements
que cette humanisation ancienne a construits. Les missions récentes
dans le delta montrent cependant que désormais si la diffusion
continue de s'appuyer sur les facteurs déjà cités,
elle est en train de s'étendre à des espaces jusque
là préservés, ou du moins affectés
par la seule bilharziose urinaire, en particulier le long du marigot
du Djeuss. Mais ces risques sanitaires ne sont pas seulement le
fruit de mutations de systèmes écologiques mais
également de changements des systèmes économiques
et sociaux. La modification des systèmes de production
entraîne la construction de périmètres privés,
la recherche d'emplois d'appoint et donc une plus grande mobilité
spatiale de la population, la privatisation de la commercialisation
du riz, minimisant le contrôle possible sur les paramètres
générateurs de risque sanitaire. Cette libéralisation
d'ensemble se développe au moment où l'initiative
de Bamako est reprise dans le delta pour viser à la prise
en charge du système de soins par la population elle- même.
Si cette initiative n'a aucun lien avec les aménagements
hydro-agricoles, elle n'en constitue pas moins un paramètre
supplémentaire d'inégalité face à
la santé en fonction de la gestion qu'en font les sociétés
rurales elles-mêmes.
1.2.3. - Les mutations socio - économiques
Un objectif majeur des aménagements hydrauliques en rive sénégalaise étaiÉ développement de la riziculture afin de fixer des populations dans le delta et de fournir un aliment | l de base aux citadins sénégalais dans une tentative de substitution d'importation. Ce nouveau système de production, en rupture avec les pratiques antérieures de culture et d'élevage, est particulièrement contraignant pour le milieu naturel; de plus son propre développement a connu de grandes difficultés. Enfin, après une longue phase d'encadrement serré, le désengagement actuel de l'état présente de nouveaux risques. Les causes techniques et sociales de cette instabilité ont été explorées ainsi que les cadres institutionnels de la gestion des périmètres.
Le mode d'encadrement des riziculteurs, jusqu'il y a peu de temps, faisaient de ceux-ci plus des gérants que des exploitants responsables, étant pris en charge par la SAED, société publique de gestion. Le modèle technique imposé est très moderne: mécanisation totale des opérations avec l'intervention des tracteurs et des moissonneuses de la SAED, utilisation d'intrants chimiques (engrais et herbicides). Le crédit est dispensé par une Caisse devant laquelle sont responsables des groupements paysans. Le ménage riziculteur garde peu d'initiatives et est même sous-occupé, ne pratiquant même pas le repiquage. Les performances atteintes peuvent être très bonnes avec des rendements de 5 tonnes de paddy à l'ha.
Le système présente cependant une grande fragilité
technique et économique. Il existe une tendance à
la baisse des rendements dans le temps après l'aménagement
ou la réhabilitation des périmètres, et certaines
parcelles ne donnent plus que 1 à 2 t/ha, à peine
de quoi couvrir les frais de campagne. En effet, la trop grande
taille des parcelles ne permet pas aux agriculteurs de conserver
l'horizontalité de celles-ci, condition d'un contrôle
du niveau de la lame d'eau, et donc des rendements. De nombreux
périmètres finissent par être abandonnés,
dans l'attente d'une réhabilitation exécutée
sur fonds publics par la SAED. On peut parler d'une riziculture
itinérante, expression paradoxale applicable nulle part
ailleurs. Les lots individuels de 1 à 2, plus rarement
3 ha, sont trop petits dans ces conditions pour assurer une viabilité
durable des exploitations. Il est aussi clair que trop de ménages
paysans n'ont pas encore intégré culturellement
le souci de l'épargne en vue de la campagne suivante, même
en cas de bonne récolte.
Au niveau macro-économique, le riz du delta est très
concurrencé à Dakar par les riz et brisures provenant
d'Asie du Sud et du Sud-Est. La libéralisation du commerce
extérieur a exacerbé cette situation et la dévaluation
n'a eu aucun effet positif, machines et intrants étant
importés.
La durabilité du système est aussi mise à
mal par le désengagement de l'état, la libéralisation
des circuits de commercialisation, d'usinage et de crédit.
Aprés avoir été déresponsabilisés,
les riziculteurs doivent maintenant prendre en charge collectivement
la gestion des périmètres. La SAED procède
à une ultime réhabilitation des principaux périmètres
avant de transférer ceux-ci aux associations d'usagers.
Plusieurs types de groupements associatifs existent et s'emboîtent.
Les enquêtes ont montré une grande variété
de situations dans la qualité de la gestion de ceux-ci,
depuis des paralysies collectives devant des périmètres
stérilisés jusqu'à un grand dynamisme tenant
à des équipes où se révèlent
des tempéraments de gestionnaires.
Modèles institutionnels à tester, transformation
des mentalités et formation d'une élite paysanne
sont les trois paramètres du devenir social du delta rizicole.
Evolueront-t-ils assez vite pour stabiliser un modèle technique
bien fragile ?
2 - Scénarios de gestion des eaux et modèles
de développement
1. - En rive mauritanienne
Scénario n°1
Au début des années 90 des ouvrages vannés
de prise d'eau sur le fleuve ont été construits
pour réalimenter la plaine en eau. Deux conceptions de
l'utilisation des eaux de ces ouvrages existent.
L'objectif du Parc National du Diawling créé en
1991 est d'utiliser l'eau pour recréer de manière
artificielle les inondations de la plaine afin de régénérer
l'écosystème estuarien. Les objectifs d'une telle
restauration d'une zone humide sont écologiques mais aussi
et surtout socio-économiques. Le projet mise sur la reprise
des activités traditionnelles de pèche, d'élevage
et d'artisanat et sur le développement de nouvelles activités
(en particulier les activités liées au tourisme).
Scénario n °2
Les objectifs des autres projets de gestion de l'eau sont
plutôt agricoles: en aval du parc, l'idée d'un estuaire
artificiel n'emporte pas l'unanimité. Les villages de la
dune côtière, dont les deux premiers problèmes
sont l'enclavement et une mauvaise alimentation en eau douce depuis
la construction du barrage de Diama souhaitent au contraire qu'un
second barrage antisel soit construit sur le N'Tiallakh. Selon
ce scénario, les ouvrages serviraient à alimenter
une retenue d'eau douce en arrière du barrage, retenue
à partir de laquelle pourraient être alimentés
de petits périmètres irrigués maraîchers.
D'autre part, en amont du Parc, dans le bassin du N'Diader près
de la ville de Keur Macène, des ouvrages similaires alimentent
déjà des canaux d'irrigation de périmètres
rizicoles et les investisseurs privés aimeraient étendre
la zone d'irrigation dans les bassins du parc du Diawling.
L'identification des modèles de développement associés
à chacun de ces scénarios repose sur l'association
d'une démarche de type prospectif (confrontation des impacts
possibles des différents scénarios) et d'une démarche
plus analytique (observation de l'évolution de deux bassins
du bas delta).
Démarche prospective
Les impacts écologiques, socio-économiques, sanitaires
et fonciers sont envisagés en distinguant les bénéfices
et les contraintes propres à chacun des scénarios.
Les bénéfices attendus du premier scénario
(onde de crue artificielle) sont ceux d'une régénération
de l'écosystème estuarien, régénération
qui permettrait de redynamiser l'économie locale (pèche,
élevage, artisanat, mais aussi tourisme). Les principales
contraintes de ce scénario sont liées au fait qu'une
restauration à l'identique du système estuarien
est illusoire. La remise en eau des cuvettes crée des conditions
nouvelles de fonctionnement du milieu naturel et humain. Les gestionnaires
du parc risquent d'être confrontés à des modifications
inédites de la végétation; des conflits à
propos des dates d'ouverture et de fermeture de ces vannes sont
vraisemblables tandis la réorganisation des règles
de gestion des ressources peut être source de tensions entre
acteurs.
Selon le second scénario, le bas delta serait exploité
à des fins exclusivement agricoles.
Les contraintes de ce scénario sont importantes sur les
plans écologique (disparition probable des espèces
inféodées à l'eau saumâtre) et sanitaire
(risque de recrudescence des maladies hydriques, possible dégradation
de la qualité des eaux du bas delta par apport d'engrais
et de pesticides) mais aussi fonciers: à l'image de ce
qui se passe dans le N'Diader, la mise en exploitation de rizières
risque de se faire au bénéfice d'investisseurs privés
extérieurs et non pour le compte des populations locales,
qui, à l'exception des populations Wolofs, n'ont pas de
tradition culturale. Une telle spécialisation agricole
est d'autant plus risquée qu'il n'est pas certain que les
bénéfices attendus se réalisent: dans un
milieu très salé, l'alimentation des villages en
eau douce et la rentabilité des périmètres
au-delà des premières années de mise en culture
restent toutes hypothétiques.
Démarche analytique:
Ces hypothèses sont confrontées aux réalités du terrain. Le choix a été fait de suivre l'évolution divergente des bassins du Parc National du Diawling et du bassin du N'Diader.
Sur ces bassins, deux types d'observation sont menés:
2.2. - En rive sénégalaise
A partir des informations sur les contraintes hydriques et
sanitaires, les comportements des acteurs et les premiers questionnements
en terme de développement durable, il a été
possible de commencer à esquisser des éléments
de scénarios de développement.
Les scénarios présentés doivent présenter
un caractère réaliste et permettre de lever un maximum
des contraintes précitées. C'est le cas d'un scénario
" néo - capitaliste ".
Les avantages comparatifs de la région (existence de terres
encore disponibles, présence d'une ressource en eau abondante
et peu coûteuse, climat chaud et ensoleillé, main
d'oeuvre peu coûteuse et relativement bien formée,
proximité du grand port de Dakar) pourraient inciter des
investisseurs, étrangers ou sénégalais, à
investir massivement dans une agriculture très moderne
avec de grandes propriétés agricoles de plusieurs
centaines d'hectares, un recours aux techniques agronomiques les
plus modernes, une forte mécanisation n'excluant pas l'emploi
d'une main d'oeuvre salariée saisonnière abondante,
une grande ouverture sur les marchés internationaux. Ce
scénario est d'autant plus réaliste qu'il nous a
été donné d'observer ce type d'exploitation
tenue par un propriétaire français. Monsieur X possède
ainsi un périmètre de 320 hectares dans la partie
du delta au sud du Parc du Djoudj, à proximité immédiate
du Fleuve Sénégal. Il a conçu l'équipement
et la gestion de son périmètre avec la technicité
d'un ingénieur des travaux publics. La propriété
est ceinturée par un vaste fossé de drainage ("
douve "), dont la terre est rejetée à l'extérieur
pour constituer un talus de 2m. de haut. Ce talus et ce fossé
empêchent toute incursion, notamment de troupeaux, mais
surtout le fossé a pour fonction de contrôler la
nappe phréatique salée. Monsieur X estime que la
remontée de la nappe liée au relèvement du
plan d'eau en amont du barrage de Diama serait de l'ordre de 1,5
à 1,7 m. La cote piézométrique doit être
selon lui maintenue à plus de 0,7 m. en-dessous du niveau
du sol. C'est donc la fonction majeure des " douves "
de ceinture, dans lesquelles débouchent tous les canaux
de drainage internes au périmètre. L'eau de drainage
est évacuée par pompage vers un défluent
(le Djeuss) qui se jette dans le fleuve à l'aval de Diama.
Le dispositif a permis de " laver " en trois ans les
parcelles qui avaient été déjà antérieurement
en partie cultivées mais sans drainage. L'alimentation
en eau d'irrigation se fait en gravitaire à travers la
digue du fleuve et un cordon dunaire. Le canal principal est suffisamment
large pour servir aussi de réserve de sécurité.
Les berges des canaux sont assez pentues pour qu'il n'y ait pas
de typhas, et de ce fait elles ne constituent pas un biotope favorable
à la bilharziose. Les parcelles sont très grandes
: (jusqu'à 6 hectares) et planées au laser avec
une précision de l'ordre du centimètre.
En matière de techniques rizicoles, l'exploitant affirme
n'avoir pas de compétences particulières et s'en
tient strictement aux recommandations d'une station agronomique.
Il annonce des rendements de l'ordre de 7 à 9 tonnes à
l'hectare. Il pratique peu de traitements: pas d'insecticides
en général inutiles selon lui, un herbicide 20 jours
après les semis, dont l'épandage est fait par avion.
L'exploitation emploie 7 ou 8 ouvriers permanents et des journaliers.
Monsieur X loue une rizerie pour décortiquer son grain
et produit également la semence qu'il commercialise. Il
considère que le modèle est reproductible et qu'une
classe d'entrepreneurs locaux pourrait se développer, sur
des surfaces néanmoins plus faibles (50 hectares).
En quoi cette exploitation peut-elle représenter un modèle
?
Le delta est suffisamment vaste et encore différencié, notamment entre ses deux rives, pour que différents scénarios puissent toutefois coexister mais des questions demeurent: socio - économiques (problème de l'épargne paysanne), économiques (choix de cultures), techniques (effluents), de développement social (flux migratoires par exemple), environnementales (compatibilité entre certaines formes de développement et la conservation d'une zone humide d'importance internationale).